être hype aujourd'hui, être parisien, comme Marseillais, Luxembourgeois, lillois, ou New-Yorkais, comme Turinois, c'est arrêter de fumer, de picoler faire des enfants si possible le plus créatifs possible, capable d'une originalité bien supérieure à celle que l'on trouve sur le blackblog qui comme ne cesse de le rappeler THTH, n'est qu'un égoût pour "ego-trip à la mode de caen" src Crevard, c'est en tous les cas préférer le bronzage (avec crème) et les heures sup' si elles permettent un petit "supplément d'âme" (non non, Sarkozy l'a très bien compris) il ne s'agit pas que d'un argument pécunier, dans certains milieux les heures sup' on aime ça, et l'on a attendu aucun cabot le gueuler, c'est la la force du modèle "Sarkozy bling bling" dont parle Marianne cette semaine, en attendant la blogosphère et myspace (fuckin' myspace) regorgent de crevards prêts (non sans colère, c'est vrai parfois) d'exprimer leur talents, alors la question c'est du link ? Peut-être, mais nous préferons parler avec THTH de "sérépendidité" une certain esprit de curiosité, une audace à développer… attention TH est connu pour son alcoolisme mais pour un certain réalisme médiatique aussibarbulestia
cinquantre centimètres à l'Est, quelques nouvelles, et textes à lire, des Anciens aux nouveaux, barbulestia vous en livre la chair et l'esprit pour 0 €
mardi 14 août 2007
être hype aujourd'hui
être hype aujourd'hui, être parisien, comme Marseillais, Luxembourgeois, lillois, ou New-Yorkais, comme Turinois, c'est arrêter de fumer, de picoler faire des enfants si possible le plus créatifs possible, capable d'une originalité bien supérieure à celle que l'on trouve sur le blackblog qui comme ne cesse de le rappeler THTH, n'est qu'un égoût pour "ego-trip à la mode de caen" src Crevard, c'est en tous les cas préférer le bronzage (avec crème) et les heures sup' si elles permettent un petit "supplément d'âme" (non non, Sarkozy l'a très bien compris) il ne s'agit pas que d'un argument pécunier, dans certains milieux les heures sup' on aime ça, et l'on a attendu aucun cabot le gueuler, c'est la la force du modèle "Sarkozy bling bling" dont parle Marianne cette semaine, en attendant la blogosphère et myspace (fuckin' myspace) regorgent de crevards prêts (non sans colère, c'est vrai parfois) d'exprimer leur talents, alors la question c'est du link ? Peut-être, mais nous préferons parler avec THTH de "sérépendidité" une certain esprit de curiosité, une audace à développer… attention TH est connu pour son alcoolisme mais pour un certain réalisme médiatique aussijeudi 10 mai 2007
mercredi 9 mai 2007
Les Erynnies
Les Erynnies
Pepita regardait la mer. Une fine pellicule de brume montait, quelques cargos en cale sèche attendaient comme de vieux dinosaures derrière la digue. Elle sentit une charge dans le visage de Martha, celui d’Inès aussi se voilait, comme si le vent du large avait laissé des particules sales, pigments de rien, humeurs ou embruns, quelque chose d’ancien.
-— On devrait peut-être rentrer, non ?
Depuis un moment déjà, les trois filles se taisaient allongées dans de petites chaises en rotin à coussin bleu liseré
— j’ai froid, pas vous ?
De ces mots timides que l’on avance pour repousser encore un peu la nuit.
Elles eurent toute les trois un sourire noir. Pepita et Inès suçotaient du bout de leur paille les derniers glaçons, recomposant le flot de leurs cheveux noirs mouillés dans une savante architecture bordélique. Martha, qui avait depuis toujours opté pour les cheveux courts régla les consommation au bar.
Demain, pourquoi pas, hier aussi, les dates n’avaient désormais plus tant d’importance.
On disait qu’elles n’avaient pas de revenus fixes, d’autres parlaient de prostitution. Les rumeurs, évidemment couraient, pas mal d’apéros s’accordaient finalement sur le fait qu’elles devaient être portées sur la chose entre elles, des goudoues quoi ponctuait Miloud, ex-orpailleur RMIste connu pour son sens de la formule. Un polo Lacoste jaune laissait entrevoir le bout de ses tétons les jours de match, présentait bien, front et sourcils noirs épais mais souvent entamé bien avant l’heure au Petit Nice. Non franchement, je te dis, sa voix lui ressemble pas, on dirait, tu sais, non tu vois peut-être un trave. Et s’expliquant finalement peu les raisons pour lesquelles il divaguait à ce sujet, Miloud, terminait à mouliner de la main dans les airs comme pour montrer que cela n’avait pas plus d’importance que Chirac, la traçabilité, ou le crapaud-buffle qui détruisait depuis le mois de juin l’écosystème girondin.
Sur le chemin du retour en passant par la Corniche — Martha, Inès et Pepita rentraient toujours à pied de Malmousque — à l’entrée du Vieux-Port, il existe un lieu, comme tant d’autres dans la cité phocéenne , où plusieurs étages de passerelles, tunnels et de routes se rencontrent, au milieu de la rocade qui mène au tunnel du Prado, se découpe un espace circulaire et sans nom recouvert de goudron sur lequel on a peint par souci décoratif des carrés blancs en damier. Hormis quelques déchets, cannettes vides, gravier, paquet de malboros décolorés par le soleil, le plan vide donne l’impression d’une friche polie goudronnée et pourtant hostile à toute sédentarisation. Comme elles passaient par-là, Martha, Inès et Pepita, s’arrêtèrent un instant dans un silence épais.
Pepita regardait la mer. Une fine pellicule de brume montait, quelques cargos en cale sèche attendaient comme de vieux dinosaures derrière la digue. Elle sentit une charge dans le visage de Martha, celui d’Inès aussi se voilait, comme si le vent du large avait laissé des particules sales, pigments de rien, humeurs ou embruns, quelque chose d’ancien.
-— On devrait peut-être rentrer, non ?
Depuis un moment déjà, les trois filles se taisaient allongées dans de petites chaises en rotin à coussin bleu liseré
— j’ai froid, pas vous ?
De ces mots timides que l’on avance pour repousser encore un peu la nuit.
Elles eurent toute les trois un sourire noir. Pepita et Inès suçotaient du bout de leur paille les derniers glaçons, recomposant le flot de leurs cheveux noirs mouillés dans une savante architecture bordélique. Martha, qui avait depuis toujours opté pour les cheveux courts régla les consommation au bar.
Demain, pourquoi pas, hier aussi, les dates n’avaient désormais plus tant d’importance.
On disait qu’elles n’avaient pas de revenus fixes, d’autres parlaient de prostitution. Les rumeurs, évidemment couraient, pas mal d’apéros s’accordaient finalement sur le fait qu’elles devaient être portées sur la chose entre elles, des goudoues quoi ponctuait Miloud, ex-orpailleur RMIste connu pour son sens de la formule. Un polo Lacoste jaune laissait entrevoir le bout de ses tétons les jours de match, présentait bien, front et sourcils noirs épais mais souvent entamé bien avant l’heure au Petit Nice. Non franchement, je te dis, sa voix lui ressemble pas, on dirait, tu sais, non tu vois peut-être un trave. Et s’expliquant finalement peu les raisons pour lesquelles il divaguait à ce sujet, Miloud, terminait à mouliner de la main dans les airs comme pour montrer que cela n’avait pas plus d’importance que Chirac, la traçabilité, ou le crapaud-buffle qui détruisait depuis le mois de juin l’écosystème girondin.
Sur le chemin du retour en passant par la Corniche — Martha, Inès et Pepita rentraient toujours à pied de Malmousque — à l’entrée du Vieux-Port, il existe un lieu, comme tant d’autres dans la cité phocéenne , où plusieurs étages de passerelles, tunnels et de routes se rencontrent, au milieu de la rocade qui mène au tunnel du Prado, se découpe un espace circulaire et sans nom recouvert de goudron sur lequel on a peint par souci décoratif des carrés blancs en damier. Hormis quelques déchets, cannettes vides, gravier, paquet de malboros décolorés par le soleil, le plan vide donne l’impression d’une friche polie goudronnée et pourtant hostile à toute sédentarisation. Comme elles passaient par-là, Martha, Inès et Pepita, s’arrêtèrent un instant dans un silence épais.
mercredi 25 avril 2007
la femme ouzbek ou au Pays des Scythes
En descendant un peu plus bas, je regarde une femme ouzbek, ce qu’elle tient au creux de ses mains, la brume empêche, ce n’est rien, tu veux, je crois, elle est réelle, bien réelle aucune raison de lui cacher maintenant, je touche son sourire, ou autre chose, sans qu’elle s’en rende compte, il pleut, une eau s’infiltre et persiste à embuer la vitre, à l’intérieur, dehors, il fait froid, ça veut rien dire, cette brume, ce que je te dis buée, je ne sais plus, demande à la femme ouzbek, ce qu’elle tient dans le creux de ses mains et qu’elle frotte au creux de sa robe, un couteau, dans la prairie, continue, les aboiements, les chiens et toutes ces congrégations moustiques et moucherons du soir, autour des pelures, les patates, la buée s’approche, et peut-être redevient ce qu’elle était hier en fin de journée, c’est à dire rien pas grand chose plus rien ce soir à la télé, la vieille femme sourit, il n’y a jamais rien eu à la télé, pourquoi je passerais du temps en elle, à l’étroit, c’est tout petit, cette pièce que les mots, la fumée des cigarettes étouffe, certains parlent et continuent d’habiter ce qu’ils peuvent, on leur laisse quartier libre, ils s’amusent tant qu’ils peuvent sur le petit écran et on boit, c’est comme ça, il reste une bouteille à la cave, tu vas chercher ? dans le froid, mieux que la buée, un coup de fouet, la griffe du vent qui s’en prend aux parties découvertes, irradie les joues, le nez puis les yeux, et cet organe central qu’on oublie jamais, comment déjà, ce qu’il faut pour être en monde, rester en vie, quoi. Parfois je lui demande, ce qu’il faut pour rester, ou s’y croire, occupé un semblant d’espace et se faire un chemin, elle ne sait plus elle même où elle est, me répond : bon travail, les amis, l’amour, tu déconnes ? c’est pour les caves, les impuissants, les patriarches du retrait, ils savent même plus baiser, j’aime bien toucher les seins des femmes, ce n’est pas le moment, les vitres embuées, c’est déjà ça, quand au loin remontent les souvenirs, elle rougit, et puis me ressert, tu penses, quand au loin les fleurs et les martyrs, l’alcool de toute façon aura toujours été le dernier des arguments, non que je sois timide, mais la femme ouzbek, ce qu’elle tient dans le creux de ses mains, dernier des mohicans, il serait absurde d’en parler la guerre est n’est plus ce q’elle était simple, médiatique et floue, une fois rentré à la maison bien plus tard, moi aussi je regarde mes mains, la femme ouzbek s’est mise à chanter sur une estrade et à cabrioler, avant arrière, milieu, déboule, ce sont les termes du contrat, trois plumes, un anaconda en peluche, quelques mitraillettes dans la salle, et elle tombe du fil suspendu, derrière dans la plaine moucherons, moustiques vibrionnent au-dessus des pelures et des cravates, je me demande combien de temps, ce même homme qui m’avait posé la question un bonnet sale rouge à maille énormes sur la tête, combien de temps, et avant même réponse s’était enfui, lâché comme une bombe de paranoïa et de mystère sur la station Oberkampf, combien de temps ? que la femme ouzbek soupire un instant, à raison d’un salto par show, les dentelles de transylvannies sont une vraie merveille de géopolitique, on y démembre des pays, des peuples et des cimetières, c’est fatigant, je vous demande pardon ? tu te crois où cloporte ? Va voir l’autruche, si t’es d’attaque
samedi 10 février 2007
Moi pas Moi
Mettons un dépôt, un brin de poussière. On l’aurait laissé là, par erreur. Les fibres tremblent au soleil, laine, coton, les fibres tremblent et s’agitent quand un corps les traversent. Tu ne dis rien ? C’est tout toi. Bien sûr, j’aurais du m’en douter. Il n’y a pas si longtemps, j'ai pensé: j’aurais aimé être un corps. De ceux qui s’affilient aux pires espèces. Ceux qui savent d’où ils viennent et le poids qu’ils ont mis pour venir au monde. Cette charge que déversent les puissants accouchements et leurs liquides amniotiques ! Tout cela m’a longtemps fasciné. Je serais venu au monde, avec mes yeux, mes chevilles, mes jambes. Disons, ça m’aurait plu, le lait chaud.
Toutes ces choses !
Bon, il me reste bien quelques souvenirs, mais je ne souhaite pas m’étendre, la poussière flotte dans les airs et puis se pose, ça vaut mieux. Revenons donc : un courant d’air, rien à sa place, j’attends, de temps à autre, elle sourit, qui ? je ne sais plus, cela fait tellement longtemps que je devrais savoir qu’à force. Les mains et les pieds basculent dans le vide. On fait la grande roue. Ça peut paraître ridicule mais je continue comme je suis. La chance qu'on a parfois, on s'en rend pas toujours compte.
Je me souviens les grands boulevards. Les passants marchaient à des rythmes divers. A cette époque là, je m’amusais à regarder les chevaux de bois du manège. Toutes ces lumières, et les retraités allemands qui montaient descendaient comme des pistons, camescopes pendus en bandoulière, j’avais l’impression, comment dire ? que le monde avait quand même une certaine cohérence. Et puis, à force de suivre les femmes furieuses qui se déchaînaient à la sortie des bureaux sur les grands magasins, leurs regards éffarés surtout, tirant sur leurs cigarettes, les talons qui claquaient sur le bitûme. J’en ressortais tout électrisé. Depuis que la mode épousait les formes et les arrondis, toutes ces jambes, ces galbes et ces sourires qui donnaient nulle part. Comment résister ? En plus avec cet avantage sur les autres mâles : il me suffisait de lui demander gentiment, l’air de rien. Tu permets ? on y va ? Hop, notre enveloppe basculait ! mes yeux retournés à l’envers se retrouvaient sous les jupes et remontaient déjà les bas nylon ! à moi, le cotons, la dentelle et les odeurs printannière ! Non, mais n’allez pas conclure trop vite que j’étais porté sur la chose ! J’avais tout pour me contenter, mais, est-ce que tout suffit ?
Non, non ça, c’est certain, quand on est deux, tout c’est que le début.
Et pourtant, dans cette ville, comme tant d’autres, les passants ne remarquaient rien. On aurait dit que, balladés comme des billes sans ordre ni autre but que de rentrer, méthodiquement, le plus rapide possible chez eux, les passants ne prêtaient aucune attention à notre état. Il aurait fallut un éléphant, un attentat, je ne sais quoi d’exotique. Mais notre petit numéro n’éveillait pas plus d’attention qu’un pet de labrador sur une d’autoroute. Comme je les comprenais ! J’avais fini par envier leurs mouvements, leur faculté d’être pris dans la frénésie du courant et la fièvre du nombre. Notre déplacement à nous obéissait à d’autres lois. Précis, calculé, un écart, et hop ! à demi, les trois jambes à vide en arrière rapporté, ni pli ni couilles ! Oui, la paire de couilles… enfin au début, au moins, je veux dire lorsque comme la petite fille que tu es, qui, selon un théorème bien connu, découvre à un certain âge son absence de… enfin, son absence tout court, tu vois ?… je dois avouer, j'étais un peu choqué et puis, je m’y suis fait : peut-être sans ce poids, nous parviendrions plus vite à nos fins.
Et encore, nos fins ne justifient rien, pas même nos moyens
J'arpente les rues avec elle, et puis à la terrasse d'un café, elle parle, elle se demande ce que sont devenus nos aïeux, leurs cathédrales, leurs chaumières, tous ces lavoirs endormis où plus aucune grand-mères ne vient battre le linge, elle parle, hormis quelques vaches qui rentrent lourdement à l'étable tandis qu'elles veillent la poire atomisées devant la télé, où sont-ils tous passés ? moi pas moi, notre regret évidemment mais qui ne l'a pas ? est de ne plus participer à la vitesse du monde, toutes ces fuites par où les corps s'écroulent dans une cascade de rêves électroniques. Moi, pas moi, c’est elle, à la terrasse d'un café et je coupais devant tout le monde : tu ne voudrais pas me gratter? oui, là, un peu plus bas, son ventre luisant de plumes m'indiquait plus bas, juste encore après mais je n'oserais jamais. Qu'elle fit partie de moi et que je la surveille, cela suffisait bien loin de toi, je ne vois rien sinon notre heure, ce qui avance n'est pas en nous, mais je sais que moi aussi j'oublie, moi aussi tu te trompes de direction. Ce n'est pas tous les jours facile : mener sa barque.
Une heure plus tard, je devinais que dos à dos, encore pas sûr, elle me faisait du gringue, quelque chose comme. Une belle fin d'après-midi, dans le flou de quelques bières à la terasse d'un café. Une de ces après-midi où le temps s'étire, frissons dans le dos, pas pris de pull. Comme il se faisait tard, les voix des amis se confondaient et l'alcool aidant, des odeurs se réveillaient, goudron, diesel, fruits pourris du marché de midi, il faut dire, on aimait bien les quartiers pauvres, je la sentais. Ses yeux commençaient et je les devinais obliques, mouillés, émus ou quelque chose, une vrai comtesse par derrière, t’en prends une autre ? elle ne me répondit pas. Jamais n'avions étés si seuls nous qui vivions l'illusion des centimètres, pour une fois défaits. Et comme le vent soufflait sur cette ville levantine, généreuse, impitoyable, comme le disent les guides, je lui tendis la coupelle d'olives qui baignait dans une flaque de vinaigre. Un petit tour sur le port ? Oui, pourquoi ? On devinait ses larmes, ou pas vraiment, l'annonce seulement d'une montée des eaux du corps. Ballade au Fort St Jean ? Je sais ce qui nous attend là-bas. Les paquebots, plus loin la tempête, plus loin encore l'Algérie, une conjonction de mistral et de clochards au sourire de sadhous brûlés par le soleil et la bière hollandaise. Je suis un peu saoûl, tu m'en veux pas ? non, non, tu sais mois aussi, bien sûr, j'aurais dû m'en douter.
Des heures déjà que nous nous privions de la nostalgie d'être un seul, tout cela pour rire un peu de la situation, je voudrais bien avoir des souvenirs et toi ? justement, il y en en a trop, dit-elle, je te laisse le côté mer. Y’en a tellement, j'arrête pas d'oublier, le regard tout occupé à détailler la pierre du fort attaqué par les sels et les vents que l’on venait de ragréer avec des gâches de ciment fourré au silex.
Alors en gros, c'est moi qui m'en occupe de tes souvenirs ? Peut-être. J'évite de la sentir de trop près, c'est ma technique en général.
Je dois couper
Toutes ces choses !
Bon, il me reste bien quelques souvenirs, mais je ne souhaite pas m’étendre, la poussière flotte dans les airs et puis se pose, ça vaut mieux. Revenons donc : un courant d’air, rien à sa place, j’attends, de temps à autre, elle sourit, qui ? je ne sais plus, cela fait tellement longtemps que je devrais savoir qu’à force. Les mains et les pieds basculent dans le vide. On fait la grande roue. Ça peut paraître ridicule mais je continue comme je suis. La chance qu'on a parfois, on s'en rend pas toujours compte.
Je me souviens les grands boulevards. Les passants marchaient à des rythmes divers. A cette époque là, je m’amusais à regarder les chevaux de bois du manège. Toutes ces lumières, et les retraités allemands qui montaient descendaient comme des pistons, camescopes pendus en bandoulière, j’avais l’impression, comment dire ? que le monde avait quand même une certaine cohérence. Et puis, à force de suivre les femmes furieuses qui se déchaînaient à la sortie des bureaux sur les grands magasins, leurs regards éffarés surtout, tirant sur leurs cigarettes, les talons qui claquaient sur le bitûme. J’en ressortais tout électrisé. Depuis que la mode épousait les formes et les arrondis, toutes ces jambes, ces galbes et ces sourires qui donnaient nulle part. Comment résister ? En plus avec cet avantage sur les autres mâles : il me suffisait de lui demander gentiment, l’air de rien. Tu permets ? on y va ? Hop, notre enveloppe basculait ! mes yeux retournés à l’envers se retrouvaient sous les jupes et remontaient déjà les bas nylon ! à moi, le cotons, la dentelle et les odeurs printannière ! Non, mais n’allez pas conclure trop vite que j’étais porté sur la chose ! J’avais tout pour me contenter, mais, est-ce que tout suffit ?
Non, non ça, c’est certain, quand on est deux, tout c’est que le début.
Et pourtant, dans cette ville, comme tant d’autres, les passants ne remarquaient rien. On aurait dit que, balladés comme des billes sans ordre ni autre but que de rentrer, méthodiquement, le plus rapide possible chez eux, les passants ne prêtaient aucune attention à notre état. Il aurait fallut un éléphant, un attentat, je ne sais quoi d’exotique. Mais notre petit numéro n’éveillait pas plus d’attention qu’un pet de labrador sur une d’autoroute. Comme je les comprenais ! J’avais fini par envier leurs mouvements, leur faculté d’être pris dans la frénésie du courant et la fièvre du nombre. Notre déplacement à nous obéissait à d’autres lois. Précis, calculé, un écart, et hop ! à demi, les trois jambes à vide en arrière rapporté, ni pli ni couilles ! Oui, la paire de couilles… enfin au début, au moins, je veux dire lorsque comme la petite fille que tu es, qui, selon un théorème bien connu, découvre à un certain âge son absence de… enfin, son absence tout court, tu vois ?… je dois avouer, j'étais un peu choqué et puis, je m’y suis fait : peut-être sans ce poids, nous parviendrions plus vite à nos fins.
Et encore, nos fins ne justifient rien, pas même nos moyens
J'arpente les rues avec elle, et puis à la terrasse d'un café, elle parle, elle se demande ce que sont devenus nos aïeux, leurs cathédrales, leurs chaumières, tous ces lavoirs endormis où plus aucune grand-mères ne vient battre le linge, elle parle, hormis quelques vaches qui rentrent lourdement à l'étable tandis qu'elles veillent la poire atomisées devant la télé, où sont-ils tous passés ? moi pas moi, notre regret évidemment mais qui ne l'a pas ? est de ne plus participer à la vitesse du monde, toutes ces fuites par où les corps s'écroulent dans une cascade de rêves électroniques. Moi, pas moi, c’est elle, à la terrasse d'un café et je coupais devant tout le monde : tu ne voudrais pas me gratter? oui, là, un peu plus bas, son ventre luisant de plumes m'indiquait plus bas, juste encore après mais je n'oserais jamais. Qu'elle fit partie de moi et que je la surveille, cela suffisait bien loin de toi, je ne vois rien sinon notre heure, ce qui avance n'est pas en nous, mais je sais que moi aussi j'oublie, moi aussi tu te trompes de direction. Ce n'est pas tous les jours facile : mener sa barque.
Une heure plus tard, je devinais que dos à dos, encore pas sûr, elle me faisait du gringue, quelque chose comme. Une belle fin d'après-midi, dans le flou de quelques bières à la terasse d'un café. Une de ces après-midi où le temps s'étire, frissons dans le dos, pas pris de pull. Comme il se faisait tard, les voix des amis se confondaient et l'alcool aidant, des odeurs se réveillaient, goudron, diesel, fruits pourris du marché de midi, il faut dire, on aimait bien les quartiers pauvres, je la sentais. Ses yeux commençaient et je les devinais obliques, mouillés, émus ou quelque chose, une vrai comtesse par derrière, t’en prends une autre ? elle ne me répondit pas. Jamais n'avions étés si seuls nous qui vivions l'illusion des centimètres, pour une fois défaits. Et comme le vent soufflait sur cette ville levantine, généreuse, impitoyable, comme le disent les guides, je lui tendis la coupelle d'olives qui baignait dans une flaque de vinaigre. Un petit tour sur le port ? Oui, pourquoi ? On devinait ses larmes, ou pas vraiment, l'annonce seulement d'une montée des eaux du corps. Ballade au Fort St Jean ? Je sais ce qui nous attend là-bas. Les paquebots, plus loin la tempête, plus loin encore l'Algérie, une conjonction de mistral et de clochards au sourire de sadhous brûlés par le soleil et la bière hollandaise. Je suis un peu saoûl, tu m'en veux pas ? non, non, tu sais mois aussi, bien sûr, j'aurais dû m'en douter.
Des heures déjà que nous nous privions de la nostalgie d'être un seul, tout cela pour rire un peu de la situation, je voudrais bien avoir des souvenirs et toi ? justement, il y en en a trop, dit-elle, je te laisse le côté mer. Y’en a tellement, j'arrête pas d'oublier, le regard tout occupé à détailler la pierre du fort attaqué par les sels et les vents que l’on venait de ragréer avec des gâches de ciment fourré au silex.
Alors en gros, c'est moi qui m'en occupe de tes souvenirs ? Peut-être. J'évite de la sentir de trop près, c'est ma technique en général.
Je dois couper
Le Pilote d'Icare -
C’était une courbe dans les airs
Je me réveillais sur son dos, la main sur son épaule. Les nuages tiraient comme des vents. Nous survolions les terres. Suffisait de suivre un filet de bruine, le vent du nord, bien sec. Le moindre événement roulait pour nous comme une vraie symphonie. Mon frère planait doucement et moi je prenais les photos. Les vents sifflaient. Mes oreilles enflaient de toutes les harmoniques. Il souriait, je ne voyais pas son visage, mais j’étais sûr qu’il souriait. Je pourrais vous raconter les ciels bleus, les grandes croisières et les siestes sur les mers de nuages, mais toutes ces merveilles et autres gloires de cartes postales ne nous faisaient plus grand chose. Nous avions lu des livres et connaissions bien l’histoire des hommes. Et la beauté grandiose de l’altitude avait fini par nous lasser comme on se lasse d’un luxe sans avenir.
Par temps de guerre, il est des lumières qui n'appartiennent qu'à ce monde. Nous les regardions chanceler, en lignes, coordonnées, longeant les routes ou tournant aux ronds-points. Marquages au sol, flèches, les réflecteurs la nuit déviaient nos ellipses d’une sortie à l’autre vers les rampes d’accès. Mon frère piquait sur la foule des caddies du samedi dans les hypermarchés, et moi je prenais les photos. Et puis là, tendus dans le flux, cellophanes et cartons, nous laissions des bises invisibles sur les joues, je ne sais comment cela nous est venu, c’était devenu sa chance à lui et je la partageais : nous tombions d’accord dans le vide.
Le monde est précis. Les images s’arrêtent, le bromure se fixe dans la gélatine. Et les images s’arrêtent sans autre forme de procès. Un long défilement d’images arrêtées, plus ou moins volées, plus ou moins choisies. De toute façon, je n’avais pas le choix. C’est mon frère qui décidait : le parcours, la colline, le vent, l’angle, le piqué. Je n’avais plus qu’à prendre la photo, enregistrer en somme.
Ça me plaisait bien.
Mon doigt tombait tout seul sur le déclencheur. Au même moment, l’image s’imprimait. Je fermais les yeux. Des rafales de lumière passaient dans ma tête. Les photos s’évidaient du dedans. On aurait dit qu’une main les retournaient. Elles se braquaient vers lui comme vers un parfum aveugle. Murs, maisons, sourires… l’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe des vents, une chatouille de ses cheveux. frisés, un peu gras et puis quoi ? C’était lui qui décidait. Un rien suffisait. Nous tombions lentement d’un nuage ou deux. Parfois, j’avais l’impression qu’il ne maîtrisait plus rien. Mais ce que j’éprouvais alors n’avait rien à voir avec la peur. Rien du tout. C’est juste, vous savez, je prenais des photos pour mon frère, j’étais obligé, sans lui je n’avançais plus, je ne voyais plus rien. C’est lui qui m’ouvrait la voie des airs et du monde et je me disais qu’au moins, nous n’étions pas des tricheurs. Enfin, je veux dire, un de ceux qui se trouvaient là, toujours là, au bon moment à prendre une photo pour une autre, un sourire pour un autre, général, flou, sans aucun souci du détail ou du style, tout cela pour le compte d’une compagnie ou d’une quelconque histoire de fric. Certains de nos collègues étaient passés maître dans l’art de dévier les vents et leurs manœuvres s’en étaient trouvées appauvries comme de petits sauts de puces, légers, mais toujours réduits à la plus sordide des gravitation.
Les champs de blés apparurent dans un grand éclat de lumière.
C’était la première fois que je les captais sous cet angle, dans cette lumière-là. Ça venait du dehors, la topographie, l’atmosphère, les couleurs, gagnaient mon corps comme le battement d’un sang nouveau le long des tempes. Les toits de tuiles scintillaient sous la pluie, des hommes allaient et venaient, montaient dans des voitures et pressaient leurs enfants. Quelle merveille, ce quotidien tout simple ! Je fermais les yeux pour mieux sentir le grincement de la terre, les pivoines et les caddies, les moulins et toute cette quincaillerie. L’altitude chutait. Mon frère planait comme un ange au-dessus de la ZAC, et comme par hasard, les centres commerciaux redoublaient de fureur, TOUT DOIT DISPARAITRE, du plus ancien au plus nouveau, TOUT DOIT DISPARAITRE, tac ! je prenais. J’avais tellement pris, les centres commerciaux, je ne me souvenais plus. Les photos se frottaient dans ma tête dans un désordre indescriptible de logos, TOUT DOIT DISPARAITRE et se fondre dans la masse, les miettes, les pigeons voyageurs, les ailes des avions qui rasaient la terre, des sourires glissants pas très sûrs, des jambes enfilant des bas noirs au petit matin, et le crachin quand mon frère et moi filions le long des finistères. Je sentais les images pointer au bord de mes nerfs, prêtes à bondir et qu’elles ne tarderaient pas aussi sans doute à nous engloutir. Bitumes d’autoroutes boursouflés, guêpes butinant sur les pelures de poires de la fin de l’été, et toutes ces fumées douteuses qui soufflaient encore sur mes cadres et mes lumières les plus pures et l’arête de mes lignes les plus irréprochables, je frottais, et les photos défilaient maintenant à une telle vitesse ! Mais après tout, c’était peut-être ça mon boulot. Arrêter un peu de cette vitesse-là, des étoiles, des ciels gris, un moulin glisse, Don Quichotte…, voilà, ce que j’avais cherché aussi, l’épisode des moulins, tu te souviens ? Nous nous battons, nous aussi, nous sommes des combattants, non ? des chevaliers qui se battent contre des moulins à vents. Nos épées fendent les airs pour que tout cela existe, que nos photos tombent dans un livre, qu’elles trouvent enfin le couvert et le gîte avant de repartir et s’envoler, droite, un peu plus à droite, s’il te plaît, regardes ce versant de montagne là-bas, tu vois la maison en pierre qui dégringole au bout dans la prairie ? Nous pourrions atterrir, nous tailler un nid dans la pierre, et puis nous tendre comme un arc entre le lichen et la laine des moutons. A quoi ça servait, de toute façon, il ne m’écoutait plus. Finalement, mes photos ne faisaient que suivre et commenter ses mouvements, même les plus infimes. Je n’avais pas accès au monde secret des courants aériens et des grandes décisions. Mon frère piaillait dans le vent. Quoi de plus normal. Et pourtant, je me demandais parfois, d’où lui venait cette joie. D’où il puisait la force de continuer ? Comment croire qu’il ait pu en rester là, à la joie la plus animale du looping. Mes photos quand même, au fond, me servaient d’écran, j’y trouvais le recul sans lequel je me serais trouvé perdu dans son monde de vents et de sifflements. Les ailes vrillèrent. Il inclina le cou pour la descente, je sentis un muscle se tendre. Son dos luisait. Nous n’étions plus très loin.
La ville heurta de plein fouet l’étendue de la mer.
A l’heure où les toros, râpaient le sol sec et brûlant, nous tombions à midi… l’arène ronde comme une coquille d’œuf, les aficionados hurlaient. L’air semblait chargé d’une pois épaisse, un écran humide qui rendaient le battement de nos ailes laborieux et lents. Au dehors, justement, pas très loin, les yeux fermés toujours, les couleurs se mirent à baver, on aurait dit des corolles d’images qui dansaient et se penchaient menaçantes sur nous. Les cadres éclataient un par un, j’arpentais les bordures en touchant, le bromure fondait et les formes flottaient doucement en copeaux dans le vent chaud. Mon frère poussa un petit cri. Les ailes battirent. Les images fondaient, tombant une par une sous mes yeux, Les arbres s’accouplaient en silence. Les criquets, les foins, toutes collines molles et retournées ou le soleil roulait, mon frère, c’est sa fureur qui dégouline, je ne savais pas, je crois, les yeux fermés toujours ce que la chaleur me dit ça ne venait plus de l’arène ni du souffle de la foule appâté par le sang et la mise à mort du toro, J’écoutais les hormones de la bête, et le ciel que réveillait son absence. Le toro fut une ombre dans une raie de lumière.
Il me parlait tout bas maintenant. Nos derniers souffles sur la terre. L’érosion, des matériaux qu'il avait empruntés. L’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe et des vents.
Je me réveillais sur son dos, la main sur son épaule. Les nuages tiraient comme des vents. Nous survolions les terres. Suffisait de suivre un filet de bruine, le vent du nord, bien sec. Le moindre événement roulait pour nous comme une vraie symphonie. Mon frère planait doucement et moi je prenais les photos. Les vents sifflaient. Mes oreilles enflaient de toutes les harmoniques. Il souriait, je ne voyais pas son visage, mais j’étais sûr qu’il souriait. Je pourrais vous raconter les ciels bleus, les grandes croisières et les siestes sur les mers de nuages, mais toutes ces merveilles et autres gloires de cartes postales ne nous faisaient plus grand chose. Nous avions lu des livres et connaissions bien l’histoire des hommes. Et la beauté grandiose de l’altitude avait fini par nous lasser comme on se lasse d’un luxe sans avenir.
Par temps de guerre, il est des lumières qui n'appartiennent qu'à ce monde. Nous les regardions chanceler, en lignes, coordonnées, longeant les routes ou tournant aux ronds-points. Marquages au sol, flèches, les réflecteurs la nuit déviaient nos ellipses d’une sortie à l’autre vers les rampes d’accès. Mon frère piquait sur la foule des caddies du samedi dans les hypermarchés, et moi je prenais les photos. Et puis là, tendus dans le flux, cellophanes et cartons, nous laissions des bises invisibles sur les joues, je ne sais comment cela nous est venu, c’était devenu sa chance à lui et je la partageais : nous tombions d’accord dans le vide.
Le monde est précis. Les images s’arrêtent, le bromure se fixe dans la gélatine. Et les images s’arrêtent sans autre forme de procès. Un long défilement d’images arrêtées, plus ou moins volées, plus ou moins choisies. De toute façon, je n’avais pas le choix. C’est mon frère qui décidait : le parcours, la colline, le vent, l’angle, le piqué. Je n’avais plus qu’à prendre la photo, enregistrer en somme.
Ça me plaisait bien.
Mon doigt tombait tout seul sur le déclencheur. Au même moment, l’image s’imprimait. Je fermais les yeux. Des rafales de lumière passaient dans ma tête. Les photos s’évidaient du dedans. On aurait dit qu’une main les retournaient. Elles se braquaient vers lui comme vers un parfum aveugle. Murs, maisons, sourires… l’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe des vents, une chatouille de ses cheveux. frisés, un peu gras et puis quoi ? C’était lui qui décidait. Un rien suffisait. Nous tombions lentement d’un nuage ou deux. Parfois, j’avais l’impression qu’il ne maîtrisait plus rien. Mais ce que j’éprouvais alors n’avait rien à voir avec la peur. Rien du tout. C’est juste, vous savez, je prenais des photos pour mon frère, j’étais obligé, sans lui je n’avançais plus, je ne voyais plus rien. C’est lui qui m’ouvrait la voie des airs et du monde et je me disais qu’au moins, nous n’étions pas des tricheurs. Enfin, je veux dire, un de ceux qui se trouvaient là, toujours là, au bon moment à prendre une photo pour une autre, un sourire pour un autre, général, flou, sans aucun souci du détail ou du style, tout cela pour le compte d’une compagnie ou d’une quelconque histoire de fric. Certains de nos collègues étaient passés maître dans l’art de dévier les vents et leurs manœuvres s’en étaient trouvées appauvries comme de petits sauts de puces, légers, mais toujours réduits à la plus sordide des gravitation.
Les champs de blés apparurent dans un grand éclat de lumière.
C’était la première fois que je les captais sous cet angle, dans cette lumière-là. Ça venait du dehors, la topographie, l’atmosphère, les couleurs, gagnaient mon corps comme le battement d’un sang nouveau le long des tempes. Les toits de tuiles scintillaient sous la pluie, des hommes allaient et venaient, montaient dans des voitures et pressaient leurs enfants. Quelle merveille, ce quotidien tout simple ! Je fermais les yeux pour mieux sentir le grincement de la terre, les pivoines et les caddies, les moulins et toute cette quincaillerie. L’altitude chutait. Mon frère planait comme un ange au-dessus de la ZAC, et comme par hasard, les centres commerciaux redoublaient de fureur, TOUT DOIT DISPARAITRE, du plus ancien au plus nouveau, TOUT DOIT DISPARAITRE, tac ! je prenais. J’avais tellement pris, les centres commerciaux, je ne me souvenais plus. Les photos se frottaient dans ma tête dans un désordre indescriptible de logos, TOUT DOIT DISPARAITRE et se fondre dans la masse, les miettes, les pigeons voyageurs, les ailes des avions qui rasaient la terre, des sourires glissants pas très sûrs, des jambes enfilant des bas noirs au petit matin, et le crachin quand mon frère et moi filions le long des finistères. Je sentais les images pointer au bord de mes nerfs, prêtes à bondir et qu’elles ne tarderaient pas aussi sans doute à nous engloutir. Bitumes d’autoroutes boursouflés, guêpes butinant sur les pelures de poires de la fin de l’été, et toutes ces fumées douteuses qui soufflaient encore sur mes cadres et mes lumières les plus pures et l’arête de mes lignes les plus irréprochables, je frottais, et les photos défilaient maintenant à une telle vitesse ! Mais après tout, c’était peut-être ça mon boulot. Arrêter un peu de cette vitesse-là, des étoiles, des ciels gris, un moulin glisse, Don Quichotte…, voilà, ce que j’avais cherché aussi, l’épisode des moulins, tu te souviens ? Nous nous battons, nous aussi, nous sommes des combattants, non ? des chevaliers qui se battent contre des moulins à vents. Nos épées fendent les airs pour que tout cela existe, que nos photos tombent dans un livre, qu’elles trouvent enfin le couvert et le gîte avant de repartir et s’envoler, droite, un peu plus à droite, s’il te plaît, regardes ce versant de montagne là-bas, tu vois la maison en pierre qui dégringole au bout dans la prairie ? Nous pourrions atterrir, nous tailler un nid dans la pierre, et puis nous tendre comme un arc entre le lichen et la laine des moutons. A quoi ça servait, de toute façon, il ne m’écoutait plus. Finalement, mes photos ne faisaient que suivre et commenter ses mouvements, même les plus infimes. Je n’avais pas accès au monde secret des courants aériens et des grandes décisions. Mon frère piaillait dans le vent. Quoi de plus normal. Et pourtant, je me demandais parfois, d’où lui venait cette joie. D’où il puisait la force de continuer ? Comment croire qu’il ait pu en rester là, à la joie la plus animale du looping. Mes photos quand même, au fond, me servaient d’écran, j’y trouvais le recul sans lequel je me serais trouvé perdu dans son monde de vents et de sifflements. Les ailes vrillèrent. Il inclina le cou pour la descente, je sentis un muscle se tendre. Son dos luisait. Nous n’étions plus très loin.
La ville heurta de plein fouet l’étendue de la mer.
A l’heure où les toros, râpaient le sol sec et brûlant, nous tombions à midi… l’arène ronde comme une coquille d’œuf, les aficionados hurlaient. L’air semblait chargé d’une pois épaisse, un écran humide qui rendaient le battement de nos ailes laborieux et lents. Au dehors, justement, pas très loin, les yeux fermés toujours, les couleurs se mirent à baver, on aurait dit des corolles d’images qui dansaient et se penchaient menaçantes sur nous. Les cadres éclataient un par un, j’arpentais les bordures en touchant, le bromure fondait et les formes flottaient doucement en copeaux dans le vent chaud. Mon frère poussa un petit cri. Les ailes battirent. Les images fondaient, tombant une par une sous mes yeux, Les arbres s’accouplaient en silence. Les criquets, les foins, toutes collines molles et retournées ou le soleil roulait, mon frère, c’est sa fureur qui dégouline, je ne savais pas, je crois, les yeux fermés toujours ce que la chaleur me dit ça ne venait plus de l’arène ni du souffle de la foule appâté par le sang et la mise à mort du toro, J’écoutais les hormones de la bête, et le ciel que réveillait son absence. Le toro fut une ombre dans une raie de lumière.
Il me parlait tout bas maintenant. Nos derniers souffles sur la terre. L’érosion, des matériaux qu'il avait empruntés. L’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe et des vents.
présentation
Ce blog a pour objet de vous présenter quelques textes pris sur le vif et quelques nouvelles aussi.
Ces récits plutôt courts partent chacun d’un mythe plus ou moins grec, plus ou moins d’ailleurs. Ils parlent d’une origine en tout cas, qui nous échappe, mais que nous connaissons tous et qui s’inscrit dans notre culture. Oui en, un sens, ce sont des mythes qui comme tous les mythes partent d’un rituel plus ou moins rêvé, plus ou moins incarné par chacun des protagonistes au fil des récits.
Ces personnages forment écran sur nos vies mais sont on ne peut plus proches des questions que l’on se pose au quotidien. Pas celles qui consistent à se demander quel itinéraire suivre dans la ville, quel culotte acheter, etc. mais celle qui les accompagnent et les bercent comme une toile de fond, un bruit permanent, parfois musical, pas toujours. Elles se posent en nous comme des fantômes, sur un parking, à la poste et partout décidées d’investir les lieux mais d’y laisser aussi planer leur savante évanescence afin de pouvoir s’éclipser à chaque instant en cas de descente de flics ou autre, chez Monoprix ou chez Lidl par exemple. C’est ce qui fait leur force et leur persévérance et qui mérite d’être écrit comme une voix qui se glisserait insidieusement dans le texte et nous dirait continuez. Ce n’est pas encore là, mais on s’en rapproche
Centaure
Icare
Hermaphrodite
etc.
Ces récits plutôt courts partent chacun d’un mythe plus ou moins grec, plus ou moins d’ailleurs. Ils parlent d’une origine en tout cas, qui nous échappe, mais que nous connaissons tous et qui s’inscrit dans notre culture. Oui en, un sens, ce sont des mythes qui comme tous les mythes partent d’un rituel plus ou moins rêvé, plus ou moins incarné par chacun des protagonistes au fil des récits.
Ces personnages forment écran sur nos vies mais sont on ne peut plus proches des questions que l’on se pose au quotidien. Pas celles qui consistent à se demander quel itinéraire suivre dans la ville, quel culotte acheter, etc. mais celle qui les accompagnent et les bercent comme une toile de fond, un bruit permanent, parfois musical, pas toujours. Elles se posent en nous comme des fantômes, sur un parking, à la poste et partout décidées d’investir les lieux mais d’y laisser aussi planer leur savante évanescence afin de pouvoir s’éclipser à chaque instant en cas de descente de flics ou autre, chez Monoprix ou chez Lidl par exemple. C’est ce qui fait leur force et leur persévérance et qui mérite d’être écrit comme une voix qui se glisserait insidieusement dans le texte et nous dirait continuez. Ce n’est pas encore là, mais on s’en rapproche
Centaure
Icare
Hermaphrodite
etc.
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