Mettons un dépôt, un brin de poussière. On l’aurait laissé là, par erreur. Les fibres tremblent au soleil, laine, coton, les fibres tremblent et s’agitent quand un corps les traversent. Tu ne dis rien ? C’est tout toi. Bien sûr, j’aurais du m’en douter. Il n’y a pas si longtemps, j'ai pensé: j’aurais aimé être un corps. De ceux qui s’affilient aux pires espèces. Ceux qui savent d’où ils viennent et le poids qu’ils ont mis pour venir au monde. Cette charge que déversent les puissants accouchements et leurs liquides amniotiques ! Tout cela m’a longtemps fasciné. Je serais venu au monde, avec mes yeux, mes chevilles, mes jambes. Disons, ça m’aurait plu, le lait chaud.
Toutes ces choses !
Bon, il me reste bien quelques souvenirs, mais je ne souhaite pas m’étendre, la poussière flotte dans les airs et puis se pose, ça vaut mieux. Revenons donc : un courant d’air, rien à sa place, j’attends, de temps à autre, elle sourit, qui ? je ne sais plus, cela fait tellement longtemps que je devrais savoir qu’à force. Les mains et les pieds basculent dans le vide. On fait la grande roue. Ça peut paraître ridicule mais je continue comme je suis. La chance qu'on a parfois, on s'en rend pas toujours compte.
Je me souviens les grands boulevards. Les passants marchaient à des rythmes divers. A cette époque là, je m’amusais à regarder les chevaux de bois du manège. Toutes ces lumières, et les retraités allemands qui montaient descendaient comme des pistons, camescopes pendus en bandoulière, j’avais l’impression, comment dire ? que le monde avait quand même une certaine cohérence. Et puis, à force de suivre les femmes furieuses qui se déchaînaient à la sortie des bureaux sur les grands magasins, leurs regards éffarés surtout, tirant sur leurs cigarettes, les talons qui claquaient sur le bitûme. J’en ressortais tout électrisé. Depuis que la mode épousait les formes et les arrondis, toutes ces jambes, ces galbes et ces sourires qui donnaient nulle part. Comment résister ? En plus avec cet avantage sur les autres mâles : il me suffisait de lui demander gentiment, l’air de rien. Tu permets ? on y va ? Hop, notre enveloppe basculait ! mes yeux retournés à l’envers se retrouvaient sous les jupes et remontaient déjà les bas nylon ! à moi, le cotons, la dentelle et les odeurs printannière ! Non, mais n’allez pas conclure trop vite que j’étais porté sur la chose ! J’avais tout pour me contenter, mais, est-ce que tout suffit ?
Non, non ça, c’est certain, quand on est deux, tout c’est que le début.
Et pourtant, dans cette ville, comme tant d’autres, les passants ne remarquaient rien. On aurait dit que, balladés comme des billes sans ordre ni autre but que de rentrer, méthodiquement, le plus rapide possible chez eux, les passants ne prêtaient aucune attention à notre état. Il aurait fallut un éléphant, un attentat, je ne sais quoi d’exotique. Mais notre petit numéro n’éveillait pas plus d’attention qu’un pet de labrador sur une d’autoroute. Comme je les comprenais ! J’avais fini par envier leurs mouvements, leur faculté d’être pris dans la frénésie du courant et la fièvre du nombre. Notre déplacement à nous obéissait à d’autres lois. Précis, calculé, un écart, et hop ! à demi, les trois jambes à vide en arrière rapporté, ni pli ni couilles ! Oui, la paire de couilles… enfin au début, au moins, je veux dire lorsque comme la petite fille que tu es, qui, selon un théorème bien connu, découvre à un certain âge son absence de… enfin, son absence tout court, tu vois ?… je dois avouer, j'étais un peu choqué et puis, je m’y suis fait : peut-être sans ce poids, nous parviendrions plus vite à nos fins.
Et encore, nos fins ne justifient rien, pas même nos moyens
J'arpente les rues avec elle, et puis à la terrasse d'un café, elle parle, elle se demande ce que sont devenus nos aïeux, leurs cathédrales, leurs chaumières, tous ces lavoirs endormis où plus aucune grand-mères ne vient battre le linge, elle parle, hormis quelques vaches qui rentrent lourdement à l'étable tandis qu'elles veillent la poire atomisées devant la télé, où sont-ils tous passés ? moi pas moi, notre regret évidemment mais qui ne l'a pas ? est de ne plus participer à la vitesse du monde, toutes ces fuites par où les corps s'écroulent dans une cascade de rêves électroniques. Moi, pas moi, c’est elle, à la terrasse d'un café et je coupais devant tout le monde : tu ne voudrais pas me gratter? oui, là, un peu plus bas, son ventre luisant de plumes m'indiquait plus bas, juste encore après mais je n'oserais jamais. Qu'elle fit partie de moi et que je la surveille, cela suffisait bien loin de toi, je ne vois rien sinon notre heure, ce qui avance n'est pas en nous, mais je sais que moi aussi j'oublie, moi aussi tu te trompes de direction. Ce n'est pas tous les jours facile : mener sa barque.
Une heure plus tard, je devinais que dos à dos, encore pas sûr, elle me faisait du gringue, quelque chose comme. Une belle fin d'après-midi, dans le flou de quelques bières à la terasse d'un café. Une de ces après-midi où le temps s'étire, frissons dans le dos, pas pris de pull. Comme il se faisait tard, les voix des amis se confondaient et l'alcool aidant, des odeurs se réveillaient, goudron, diesel, fruits pourris du marché de midi, il faut dire, on aimait bien les quartiers pauvres, je la sentais. Ses yeux commençaient et je les devinais obliques, mouillés, émus ou quelque chose, une vrai comtesse par derrière, t’en prends une autre ? elle ne me répondit pas. Jamais n'avions étés si seuls nous qui vivions l'illusion des centimètres, pour une fois défaits. Et comme le vent soufflait sur cette ville levantine, généreuse, impitoyable, comme le disent les guides, je lui tendis la coupelle d'olives qui baignait dans une flaque de vinaigre. Un petit tour sur le port ? Oui, pourquoi ? On devinait ses larmes, ou pas vraiment, l'annonce seulement d'une montée des eaux du corps. Ballade au Fort St Jean ? Je sais ce qui nous attend là-bas. Les paquebots, plus loin la tempête, plus loin encore l'Algérie, une conjonction de mistral et de clochards au sourire de sadhous brûlés par le soleil et la bière hollandaise. Je suis un peu saoûl, tu m'en veux pas ? non, non, tu sais mois aussi, bien sûr, j'aurais dû m'en douter.
Des heures déjà que nous nous privions de la nostalgie d'être un seul, tout cela pour rire un peu de la situation, je voudrais bien avoir des souvenirs et toi ? justement, il y en en a trop, dit-elle, je te laisse le côté mer. Y’en a tellement, j'arrête pas d'oublier, le regard tout occupé à détailler la pierre du fort attaqué par les sels et les vents que l’on venait de ragréer avec des gâches de ciment fourré au silex.
Alors en gros, c'est moi qui m'en occupe de tes souvenirs ? Peut-être. J'évite de la sentir de trop près, c'est ma technique en général.
Je dois couper
Toutes ces choses !
Bon, il me reste bien quelques souvenirs, mais je ne souhaite pas m’étendre, la poussière flotte dans les airs et puis se pose, ça vaut mieux. Revenons donc : un courant d’air, rien à sa place, j’attends, de temps à autre, elle sourit, qui ? je ne sais plus, cela fait tellement longtemps que je devrais savoir qu’à force. Les mains et les pieds basculent dans le vide. On fait la grande roue. Ça peut paraître ridicule mais je continue comme je suis. La chance qu'on a parfois, on s'en rend pas toujours compte.
Je me souviens les grands boulevards. Les passants marchaient à des rythmes divers. A cette époque là, je m’amusais à regarder les chevaux de bois du manège. Toutes ces lumières, et les retraités allemands qui montaient descendaient comme des pistons, camescopes pendus en bandoulière, j’avais l’impression, comment dire ? que le monde avait quand même une certaine cohérence. Et puis, à force de suivre les femmes furieuses qui se déchaînaient à la sortie des bureaux sur les grands magasins, leurs regards éffarés surtout, tirant sur leurs cigarettes, les talons qui claquaient sur le bitûme. J’en ressortais tout électrisé. Depuis que la mode épousait les formes et les arrondis, toutes ces jambes, ces galbes et ces sourires qui donnaient nulle part. Comment résister ? En plus avec cet avantage sur les autres mâles : il me suffisait de lui demander gentiment, l’air de rien. Tu permets ? on y va ? Hop, notre enveloppe basculait ! mes yeux retournés à l’envers se retrouvaient sous les jupes et remontaient déjà les bas nylon ! à moi, le cotons, la dentelle et les odeurs printannière ! Non, mais n’allez pas conclure trop vite que j’étais porté sur la chose ! J’avais tout pour me contenter, mais, est-ce que tout suffit ?
Non, non ça, c’est certain, quand on est deux, tout c’est que le début.
Et pourtant, dans cette ville, comme tant d’autres, les passants ne remarquaient rien. On aurait dit que, balladés comme des billes sans ordre ni autre but que de rentrer, méthodiquement, le plus rapide possible chez eux, les passants ne prêtaient aucune attention à notre état. Il aurait fallut un éléphant, un attentat, je ne sais quoi d’exotique. Mais notre petit numéro n’éveillait pas plus d’attention qu’un pet de labrador sur une d’autoroute. Comme je les comprenais ! J’avais fini par envier leurs mouvements, leur faculté d’être pris dans la frénésie du courant et la fièvre du nombre. Notre déplacement à nous obéissait à d’autres lois. Précis, calculé, un écart, et hop ! à demi, les trois jambes à vide en arrière rapporté, ni pli ni couilles ! Oui, la paire de couilles… enfin au début, au moins, je veux dire lorsque comme la petite fille que tu es, qui, selon un théorème bien connu, découvre à un certain âge son absence de… enfin, son absence tout court, tu vois ?… je dois avouer, j'étais un peu choqué et puis, je m’y suis fait : peut-être sans ce poids, nous parviendrions plus vite à nos fins.
Et encore, nos fins ne justifient rien, pas même nos moyens
J'arpente les rues avec elle, et puis à la terrasse d'un café, elle parle, elle se demande ce que sont devenus nos aïeux, leurs cathédrales, leurs chaumières, tous ces lavoirs endormis où plus aucune grand-mères ne vient battre le linge, elle parle, hormis quelques vaches qui rentrent lourdement à l'étable tandis qu'elles veillent la poire atomisées devant la télé, où sont-ils tous passés ? moi pas moi, notre regret évidemment mais qui ne l'a pas ? est de ne plus participer à la vitesse du monde, toutes ces fuites par où les corps s'écroulent dans une cascade de rêves électroniques. Moi, pas moi, c’est elle, à la terrasse d'un café et je coupais devant tout le monde : tu ne voudrais pas me gratter? oui, là, un peu plus bas, son ventre luisant de plumes m'indiquait plus bas, juste encore après mais je n'oserais jamais. Qu'elle fit partie de moi et que je la surveille, cela suffisait bien loin de toi, je ne vois rien sinon notre heure, ce qui avance n'est pas en nous, mais je sais que moi aussi j'oublie, moi aussi tu te trompes de direction. Ce n'est pas tous les jours facile : mener sa barque.
Une heure plus tard, je devinais que dos à dos, encore pas sûr, elle me faisait du gringue, quelque chose comme. Une belle fin d'après-midi, dans le flou de quelques bières à la terasse d'un café. Une de ces après-midi où le temps s'étire, frissons dans le dos, pas pris de pull. Comme il se faisait tard, les voix des amis se confondaient et l'alcool aidant, des odeurs se réveillaient, goudron, diesel, fruits pourris du marché de midi, il faut dire, on aimait bien les quartiers pauvres, je la sentais. Ses yeux commençaient et je les devinais obliques, mouillés, émus ou quelque chose, une vrai comtesse par derrière, t’en prends une autre ? elle ne me répondit pas. Jamais n'avions étés si seuls nous qui vivions l'illusion des centimètres, pour une fois défaits. Et comme le vent soufflait sur cette ville levantine, généreuse, impitoyable, comme le disent les guides, je lui tendis la coupelle d'olives qui baignait dans une flaque de vinaigre. Un petit tour sur le port ? Oui, pourquoi ? On devinait ses larmes, ou pas vraiment, l'annonce seulement d'une montée des eaux du corps. Ballade au Fort St Jean ? Je sais ce qui nous attend là-bas. Les paquebots, plus loin la tempête, plus loin encore l'Algérie, une conjonction de mistral et de clochards au sourire de sadhous brûlés par le soleil et la bière hollandaise. Je suis un peu saoûl, tu m'en veux pas ? non, non, tu sais mois aussi, bien sûr, j'aurais dû m'en douter.
Des heures déjà que nous nous privions de la nostalgie d'être un seul, tout cela pour rire un peu de la situation, je voudrais bien avoir des souvenirs et toi ? justement, il y en en a trop, dit-elle, je te laisse le côté mer. Y’en a tellement, j'arrête pas d'oublier, le regard tout occupé à détailler la pierre du fort attaqué par les sels et les vents que l’on venait de ragréer avec des gâches de ciment fourré au silex.
Alors en gros, c'est moi qui m'en occupe de tes souvenirs ? Peut-être. J'évite de la sentir de trop près, c'est ma technique en général.
Je dois couper

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