C’était une courbe dans les airs
Je me réveillais sur son dos, la main sur son épaule. Les nuages tiraient comme des vents. Nous survolions les terres. Suffisait de suivre un filet de bruine, le vent du nord, bien sec. Le moindre événement roulait pour nous comme une vraie symphonie. Mon frère planait doucement et moi je prenais les photos. Les vents sifflaient. Mes oreilles enflaient de toutes les harmoniques. Il souriait, je ne voyais pas son visage, mais j’étais sûr qu’il souriait. Je pourrais vous raconter les ciels bleus, les grandes croisières et les siestes sur les mers de nuages, mais toutes ces merveilles et autres gloires de cartes postales ne nous faisaient plus grand chose. Nous avions lu des livres et connaissions bien l’histoire des hommes. Et la beauté grandiose de l’altitude avait fini par nous lasser comme on se lasse d’un luxe sans avenir.
Par temps de guerre, il est des lumières qui n'appartiennent qu'à ce monde. Nous les regardions chanceler, en lignes, coordonnées, longeant les routes ou tournant aux ronds-points. Marquages au sol, flèches, les réflecteurs la nuit déviaient nos ellipses d’une sortie à l’autre vers les rampes d’accès. Mon frère piquait sur la foule des caddies du samedi dans les hypermarchés, et moi je prenais les photos. Et puis là, tendus dans le flux, cellophanes et cartons, nous laissions des bises invisibles sur les joues, je ne sais comment cela nous est venu, c’était devenu sa chance à lui et je la partageais : nous tombions d’accord dans le vide.
Le monde est précis. Les images s’arrêtent, le bromure se fixe dans la gélatine. Et les images s’arrêtent sans autre forme de procès. Un long défilement d’images arrêtées, plus ou moins volées, plus ou moins choisies. De toute façon, je n’avais pas le choix. C’est mon frère qui décidait : le parcours, la colline, le vent, l’angle, le piqué. Je n’avais plus qu’à prendre la photo, enregistrer en somme.
Ça me plaisait bien.
Mon doigt tombait tout seul sur le déclencheur. Au même moment, l’image s’imprimait. Je fermais les yeux. Des rafales de lumière passaient dans ma tête. Les photos s’évidaient du dedans. On aurait dit qu’une main les retournaient. Elles se braquaient vers lui comme vers un parfum aveugle. Murs, maisons, sourires… l’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe des vents, une chatouille de ses cheveux. frisés, un peu gras et puis quoi ? C’était lui qui décidait. Un rien suffisait. Nous tombions lentement d’un nuage ou deux. Parfois, j’avais l’impression qu’il ne maîtrisait plus rien. Mais ce que j’éprouvais alors n’avait rien à voir avec la peur. Rien du tout. C’est juste, vous savez, je prenais des photos pour mon frère, j’étais obligé, sans lui je n’avançais plus, je ne voyais plus rien. C’est lui qui m’ouvrait la voie des airs et du monde et je me disais qu’au moins, nous n’étions pas des tricheurs. Enfin, je veux dire, un de ceux qui se trouvaient là, toujours là, au bon moment à prendre une photo pour une autre, un sourire pour un autre, général, flou, sans aucun souci du détail ou du style, tout cela pour le compte d’une compagnie ou d’une quelconque histoire de fric. Certains de nos collègues étaient passés maître dans l’art de dévier les vents et leurs manœuvres s’en étaient trouvées appauvries comme de petits sauts de puces, légers, mais toujours réduits à la plus sordide des gravitation.
Les champs de blés apparurent dans un grand éclat de lumière.
C’était la première fois que je les captais sous cet angle, dans cette lumière-là. Ça venait du dehors, la topographie, l’atmosphère, les couleurs, gagnaient mon corps comme le battement d’un sang nouveau le long des tempes. Les toits de tuiles scintillaient sous la pluie, des hommes allaient et venaient, montaient dans des voitures et pressaient leurs enfants. Quelle merveille, ce quotidien tout simple ! Je fermais les yeux pour mieux sentir le grincement de la terre, les pivoines et les caddies, les moulins et toute cette quincaillerie. L’altitude chutait. Mon frère planait comme un ange au-dessus de la ZAC, et comme par hasard, les centres commerciaux redoublaient de fureur, TOUT DOIT DISPARAITRE, du plus ancien au plus nouveau, TOUT DOIT DISPARAITRE, tac ! je prenais. J’avais tellement pris, les centres commerciaux, je ne me souvenais plus. Les photos se frottaient dans ma tête dans un désordre indescriptible de logos, TOUT DOIT DISPARAITRE et se fondre dans la masse, les miettes, les pigeons voyageurs, les ailes des avions qui rasaient la terre, des sourires glissants pas très sûrs, des jambes enfilant des bas noirs au petit matin, et le crachin quand mon frère et moi filions le long des finistères. Je sentais les images pointer au bord de mes nerfs, prêtes à bondir et qu’elles ne tarderaient pas aussi sans doute à nous engloutir. Bitumes d’autoroutes boursouflés, guêpes butinant sur les pelures de poires de la fin de l’été, et toutes ces fumées douteuses qui soufflaient encore sur mes cadres et mes lumières les plus pures et l’arête de mes lignes les plus irréprochables, je frottais, et les photos défilaient maintenant à une telle vitesse ! Mais après tout, c’était peut-être ça mon boulot. Arrêter un peu de cette vitesse-là, des étoiles, des ciels gris, un moulin glisse, Don Quichotte…, voilà, ce que j’avais cherché aussi, l’épisode des moulins, tu te souviens ? Nous nous battons, nous aussi, nous sommes des combattants, non ? des chevaliers qui se battent contre des moulins à vents. Nos épées fendent les airs pour que tout cela existe, que nos photos tombent dans un livre, qu’elles trouvent enfin le couvert et le gîte avant de repartir et s’envoler, droite, un peu plus à droite, s’il te plaît, regardes ce versant de montagne là-bas, tu vois la maison en pierre qui dégringole au bout dans la prairie ? Nous pourrions atterrir, nous tailler un nid dans la pierre, et puis nous tendre comme un arc entre le lichen et la laine des moutons. A quoi ça servait, de toute façon, il ne m’écoutait plus. Finalement, mes photos ne faisaient que suivre et commenter ses mouvements, même les plus infimes. Je n’avais pas accès au monde secret des courants aériens et des grandes décisions. Mon frère piaillait dans le vent. Quoi de plus normal. Et pourtant, je me demandais parfois, d’où lui venait cette joie. D’où il puisait la force de continuer ? Comment croire qu’il ait pu en rester là, à la joie la plus animale du looping. Mes photos quand même, au fond, me servaient d’écran, j’y trouvais le recul sans lequel je me serais trouvé perdu dans son monde de vents et de sifflements. Les ailes vrillèrent. Il inclina le cou pour la descente, je sentis un muscle se tendre. Son dos luisait. Nous n’étions plus très loin.
La ville heurta de plein fouet l’étendue de la mer.
A l’heure où les toros, râpaient le sol sec et brûlant, nous tombions à midi… l’arène ronde comme une coquille d’œuf, les aficionados hurlaient. L’air semblait chargé d’une pois épaisse, un écran humide qui rendaient le battement de nos ailes laborieux et lents. Au dehors, justement, pas très loin, les yeux fermés toujours, les couleurs se mirent à baver, on aurait dit des corolles d’images qui dansaient et se penchaient menaçantes sur nous. Les cadres éclataient un par un, j’arpentais les bordures en touchant, le bromure fondait et les formes flottaient doucement en copeaux dans le vent chaud. Mon frère poussa un petit cri. Les ailes battirent. Les images fondaient, tombant une par une sous mes yeux, Les arbres s’accouplaient en silence. Les criquets, les foins, toutes collines molles et retournées ou le soleil roulait, mon frère, c’est sa fureur qui dégouline, je ne savais pas, je crois, les yeux fermés toujours ce que la chaleur me dit ça ne venait plus de l’arène ni du souffle de la foule appâté par le sang et la mise à mort du toro, J’écoutais les hormones de la bête, et le ciel que réveillait son absence. Le toro fut une ombre dans une raie de lumière.
Il me parlait tout bas maintenant. Nos derniers souffles sur la terre. L’érosion, des matériaux qu'il avait empruntés. L’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe et des vents.
Je me réveillais sur son dos, la main sur son épaule. Les nuages tiraient comme des vents. Nous survolions les terres. Suffisait de suivre un filet de bruine, le vent du nord, bien sec. Le moindre événement roulait pour nous comme une vraie symphonie. Mon frère planait doucement et moi je prenais les photos. Les vents sifflaient. Mes oreilles enflaient de toutes les harmoniques. Il souriait, je ne voyais pas son visage, mais j’étais sûr qu’il souriait. Je pourrais vous raconter les ciels bleus, les grandes croisières et les siestes sur les mers de nuages, mais toutes ces merveilles et autres gloires de cartes postales ne nous faisaient plus grand chose. Nous avions lu des livres et connaissions bien l’histoire des hommes. Et la beauté grandiose de l’altitude avait fini par nous lasser comme on se lasse d’un luxe sans avenir.
Par temps de guerre, il est des lumières qui n'appartiennent qu'à ce monde. Nous les regardions chanceler, en lignes, coordonnées, longeant les routes ou tournant aux ronds-points. Marquages au sol, flèches, les réflecteurs la nuit déviaient nos ellipses d’une sortie à l’autre vers les rampes d’accès. Mon frère piquait sur la foule des caddies du samedi dans les hypermarchés, et moi je prenais les photos. Et puis là, tendus dans le flux, cellophanes et cartons, nous laissions des bises invisibles sur les joues, je ne sais comment cela nous est venu, c’était devenu sa chance à lui et je la partageais : nous tombions d’accord dans le vide.
Le monde est précis. Les images s’arrêtent, le bromure se fixe dans la gélatine. Et les images s’arrêtent sans autre forme de procès. Un long défilement d’images arrêtées, plus ou moins volées, plus ou moins choisies. De toute façon, je n’avais pas le choix. C’est mon frère qui décidait : le parcours, la colline, le vent, l’angle, le piqué. Je n’avais plus qu’à prendre la photo, enregistrer en somme.
Ça me plaisait bien.
Mon doigt tombait tout seul sur le déclencheur. Au même moment, l’image s’imprimait. Je fermais les yeux. Des rafales de lumière passaient dans ma tête. Les photos s’évidaient du dedans. On aurait dit qu’une main les retournaient. Elles se braquaient vers lui comme vers un parfum aveugle. Murs, maisons, sourires… l’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe des vents, une chatouille de ses cheveux. frisés, un peu gras et puis quoi ? C’était lui qui décidait. Un rien suffisait. Nous tombions lentement d’un nuage ou deux. Parfois, j’avais l’impression qu’il ne maîtrisait plus rien. Mais ce que j’éprouvais alors n’avait rien à voir avec la peur. Rien du tout. C’est juste, vous savez, je prenais des photos pour mon frère, j’étais obligé, sans lui je n’avançais plus, je ne voyais plus rien. C’est lui qui m’ouvrait la voie des airs et du monde et je me disais qu’au moins, nous n’étions pas des tricheurs. Enfin, je veux dire, un de ceux qui se trouvaient là, toujours là, au bon moment à prendre une photo pour une autre, un sourire pour un autre, général, flou, sans aucun souci du détail ou du style, tout cela pour le compte d’une compagnie ou d’une quelconque histoire de fric. Certains de nos collègues étaient passés maître dans l’art de dévier les vents et leurs manœuvres s’en étaient trouvées appauvries comme de petits sauts de puces, légers, mais toujours réduits à la plus sordide des gravitation.
Les champs de blés apparurent dans un grand éclat de lumière.
C’était la première fois que je les captais sous cet angle, dans cette lumière-là. Ça venait du dehors, la topographie, l’atmosphère, les couleurs, gagnaient mon corps comme le battement d’un sang nouveau le long des tempes. Les toits de tuiles scintillaient sous la pluie, des hommes allaient et venaient, montaient dans des voitures et pressaient leurs enfants. Quelle merveille, ce quotidien tout simple ! Je fermais les yeux pour mieux sentir le grincement de la terre, les pivoines et les caddies, les moulins et toute cette quincaillerie. L’altitude chutait. Mon frère planait comme un ange au-dessus de la ZAC, et comme par hasard, les centres commerciaux redoublaient de fureur, TOUT DOIT DISPARAITRE, du plus ancien au plus nouveau, TOUT DOIT DISPARAITRE, tac ! je prenais. J’avais tellement pris, les centres commerciaux, je ne me souvenais plus. Les photos se frottaient dans ma tête dans un désordre indescriptible de logos, TOUT DOIT DISPARAITRE et se fondre dans la masse, les miettes, les pigeons voyageurs, les ailes des avions qui rasaient la terre, des sourires glissants pas très sûrs, des jambes enfilant des bas noirs au petit matin, et le crachin quand mon frère et moi filions le long des finistères. Je sentais les images pointer au bord de mes nerfs, prêtes à bondir et qu’elles ne tarderaient pas aussi sans doute à nous engloutir. Bitumes d’autoroutes boursouflés, guêpes butinant sur les pelures de poires de la fin de l’été, et toutes ces fumées douteuses qui soufflaient encore sur mes cadres et mes lumières les plus pures et l’arête de mes lignes les plus irréprochables, je frottais, et les photos défilaient maintenant à une telle vitesse ! Mais après tout, c’était peut-être ça mon boulot. Arrêter un peu de cette vitesse-là, des étoiles, des ciels gris, un moulin glisse, Don Quichotte…, voilà, ce que j’avais cherché aussi, l’épisode des moulins, tu te souviens ? Nous nous battons, nous aussi, nous sommes des combattants, non ? des chevaliers qui se battent contre des moulins à vents. Nos épées fendent les airs pour que tout cela existe, que nos photos tombent dans un livre, qu’elles trouvent enfin le couvert et le gîte avant de repartir et s’envoler, droite, un peu plus à droite, s’il te plaît, regardes ce versant de montagne là-bas, tu vois la maison en pierre qui dégringole au bout dans la prairie ? Nous pourrions atterrir, nous tailler un nid dans la pierre, et puis nous tendre comme un arc entre le lichen et la laine des moutons. A quoi ça servait, de toute façon, il ne m’écoutait plus. Finalement, mes photos ne faisaient que suivre et commenter ses mouvements, même les plus infimes. Je n’avais pas accès au monde secret des courants aériens et des grandes décisions. Mon frère piaillait dans le vent. Quoi de plus normal. Et pourtant, je me demandais parfois, d’où lui venait cette joie. D’où il puisait la force de continuer ? Comment croire qu’il ait pu en rester là, à la joie la plus animale du looping. Mes photos quand même, au fond, me servaient d’écran, j’y trouvais le recul sans lequel je me serais trouvé perdu dans son monde de vents et de sifflements. Les ailes vrillèrent. Il inclina le cou pour la descente, je sentis un muscle se tendre. Son dos luisait. Nous n’étions plus très loin.
La ville heurta de plein fouet l’étendue de la mer.
A l’heure où les toros, râpaient le sol sec et brûlant, nous tombions à midi… l’arène ronde comme une coquille d’œuf, les aficionados hurlaient. L’air semblait chargé d’une pois épaisse, un écran humide qui rendaient le battement de nos ailes laborieux et lents. Au dehors, justement, pas très loin, les yeux fermés toujours, les couleurs se mirent à baver, on aurait dit des corolles d’images qui dansaient et se penchaient menaçantes sur nous. Les cadres éclataient un par un, j’arpentais les bordures en touchant, le bromure fondait et les formes flottaient doucement en copeaux dans le vent chaud. Mon frère poussa un petit cri. Les ailes battirent. Les images fondaient, tombant une par une sous mes yeux, Les arbres s’accouplaient en silence. Les criquets, les foins, toutes collines molles et retournées ou le soleil roulait, mon frère, c’est sa fureur qui dégouline, je ne savais pas, je crois, les yeux fermés toujours ce que la chaleur me dit ça ne venait plus de l’arène ni du souffle de la foule appâté par le sang et la mise à mort du toro, J’écoutais les hormones de la bête, et le ciel que réveillait son absence. Le toro fut une ombre dans une raie de lumière.
Il me parlait tout bas maintenant. Nos derniers souffles sur la terre. L’érosion, des matériaux qu'il avait empruntés. L’orage couve, rien de très réel. Ses yeux regardent, attentifs et lents : les pieds, les genoux, le sens et la courbe et des vents.

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